Je déteste le sexe

Je déteste le sexe.

Je déteste cette pratique ridicule qui pressurise les corps par la mise en scène du refoulement du dégoût.

Qu’il y a-t-il de beau dans le sexe ? La baise, l’amour, le cul, tous ces mots étranges que l’on utilise pour désigner un acte immonde que l’on ose même pas nommer comme il se doit. On parle du sexe comme si c’était un jeu de cartes, pour édulcorer une réalité qui, sans ça, nous ferait toutes et tous vomir.

Je déteste le sexe, je déteste devoir coller mon corps contre celui d’une autre et me dire « comment je peux trouver du plaisir là-dedans ? » alors que j’ai plus de chances de choper un orgasme en mangeant une pizza qu’en pratiquant le coït.

Je déteste cette mise en valeur angoissante de l’égoïsme nu, je déteste les faux semblants que l’acte sexuel crée en inventant de nouveaux tours, pour renouveler les « règles du jeu ». Encore une fois, on tente d’oublier l’absurdité de la situation en la revêtant de jolis costumes colorés, pour parfaire la déchéance qu’on s’inflige quand on se lie au corps de l’autre.

Le consentement dans une relation sexuelle n’existe pas, toute la mise en scène autour du sexe nous empêche d’en saisir la réalité, et donc d’en accepter les règles les plus tacites.

Je déteste le sexe et ses peaux moites, ses halètements morbides, ses hésitations puériles, ses va-et-vient routiniers, ses « Je t’aime » hurlés à la honte, son adrénaline factice, sa mécanique puante. Je n’arrive pas à croire qu’on y trouve une libération, alors que le sexe renferme en lui toutes les aliénations possibles. Qu’est-ce qu’il y a de libérateur dans la pratique la plus codifiée, la plus routinisée qui soit, qui, si elle ne sert pas à faire reproduire l’espèce, transforme le repos du corps en production maximisée de jouissance reproductive ?

Qu’est-ce qu’il y a de libérateur à faire frotter les parties de son corps contre un autre (voire, pire, contre plusieurs autres) jusqu’à épuisement ? Je préfère encore me doper aux somnifères, j’y ressentirai alors un étouffement semblable.

On ne nous apprend jamais que deux cas de figures : soit le sexe est une expérience de l’amour amoureux, soit il est une expérience charnelle acontextuelle.

Dans les deux cas, le sexe est une injonction à la rupture. « Baiser » avec quelqu’un.e est une insulte à la morale humaine, car la baise est l’addition parfaite entre la contrainte et le mépris. Sauf qu’ici, le mépris est appelé « amour », « attirance », « désir ».

On réduit l’usage des mots à leur prose la plus rétrograde et fumeuse pour embellir une réalité morbide : le sexe, c’est la haine de l’autre. Le sexe retire toute humanité aussi bien à la personne baisée qu’à celle qui baise. Le sexe est la négation de l’altérité et de la sagesse. Le sexe est un facteur de destruction des sentiments humains, ils n’y sont réduits qu’à être brûlés vifs sous l’autel du désir. Le sexe est consommation à perte de sa propre agentivité. Le sexe ne peut pas être autre chose qu’une production du capital.

Tout l’imaginaire qui en découle nous rend stupides. Les films érotiques, pornographiques, les romans à caractère sexuel, les scènes de culs dans les comédies, tout cela nous fait rêver d’une rupture dans l’espace-temps alors que la rupture est ailleurs. Le sexe est une rupture avec l’existence elle-même, tant on la surjoue dans un cri d’horreur à peine caché. Les jouets sexuels ne sont que des armes de guerre avec lesquels on violente nos propres corps, en pensant les dépasser.

Nous donnons des conseils à qui de droit pour « s’accomplir dans sa sexualité » mais nous commettons une faute grave en ne donnant jamais le seul conseil qui vaille : Fuir, puis combattre.

Le sexe ne doit pas être adapté dans sa pratique, on ne transforme pas une réalité constamment aliénante en pulsion libératrice, on se libère de l’aliénation. Se libérer de l’aliénation, c’est refuser le sexe.

C’est être amoureuse sans désir, pour la beauté du geste. C’est considérer le corps de l’autre, ou son corps à soi, non plus comme une machine à produire du plaisir, mais comme une extension de la tendresse et de la raison.

Je déteste le sexe en ce qu’il tue toute subversivité, toute contestation, pour la renfermer entre nos jambes. Les pratiques sexuelles « alternatives » ne sont jamais que des pratiques sexuelles, une prison qui peint ses murs en bleu et nous laisse l’usage des draps à toutes fins confondues, c’est toujours une prison.

Je déteste le sexe et ses préliminaires, sa mise en abîme perfide où l’on cherche de l’excitation là où il serait impossible d’en trouver si l’on ne se forçait pas à être excité.e.s. Car le sexe sans excitation se révélerait pour ce que le sexe est vraiment : une conduite forcée, routinisée. Je déteste le sexe pour ce qu’il nous fait toutes et tous souffrir sans qu’on ait l’audace de s’en rendre compte.

Je déteste le sexe et ses avocats, les matons de l’ordre moral, qui trouvent plus honorable d’adapter ta soumission à tes prétendus désirs (qui sont en réalité les leurs, ces derniers n’étant qu’en eux-même une excuse modernisée au conservatisme) que de t’aider à comprendre les conditions de ta libération. Qui tirent du capital social de la détresse des autres, qui banalisent la violence faite à ton égard en l’appelant « liberté sexuelle », qui pensent pouvoir établir une mise en scène « alternative » de la soumission au sexe, cette mise en scène étant censée être libératrice vis-à-vis de l’ordre hétérosexuel.

Mais le sexe ne peut pas être autre chose qu’hétérosexuel. Tout ce qui compose l’acte sexuel est une succession de mise en scènes de l’hétérosexualité. L’acte sexuel en lui-même n’est rien d’autre qu’hétérosexuel, l’orgasme n’étant qu’une illusion qu’on simule contre toute défiance. Sortir de l’hétérosexualité, c’est refuser l’acte sexuel, quel qu’il soit.

Je déteste être obligée de considérer l’acte sexuel pour m’autoriser à être amoureuse.

Que l’on me parle plus de sexe, je milite pour son abolition.

C’est dur d’avoir 20 ans en 2020.

« C’est dur d’avoir 20 ans en 2020 », nous disait Emmanuel Macron hier soir, 14 octobre, à la télévision.

Ouais, c’est dur d’avoir 20 ans. C’est dur d’avoir 20 ans quand on vit dans un monde sans avenir. C’est dur d’avoir 20 ans quand nos proches se suicident, meurent de faim et de désespoir. C’est dur d’avoir 20 ans quand on ne cherche qu’à se divertir, parce que le travail tue.

Quand les lumières nous aveuglent d’avoir trop vu ce qu’on aurait préféré de pas voir : le temps qui s’effrite, la mort, le capitalisme (nommons-le), les dividendes les actionnaires les appels à projets les starts-ups le CDD la rupture conventionnelle la pauvreté la mort.

Encore et toujours bien cachée sous un tapis progressiste. C’est dur d’avoir 20 ans quand le monde autour de nous s’effondre. Et vous, que faites-vous ? Vous riez! Ah, ça, on vous entend bien rire. C’est peut-être bien ce qu’il y a de plus insupportable que la mort.

C’est dur d’avoir 20 ans alors que le ciel brille pour mieux refléter le cadavre de nos espérances, couché à même la plage un soir de Juillet. Il pisse encore le sang ce cadavre, depuis des années. Personne n’a rien vu. Ce n’est pas nous.

C’est dur, hein. C’est dur d’avoir 20 ans, de se dire qu’on en aura certainement pas 30 vu à la vitesse à laquelle on se noie. Je ne suis même pas certaine d’atteindre mes 27 ans. Personne n’offrira de panthéons aux corps invisibles.

Nous, les charognes que vous haïssez tant, vous, les lois, les hommes, tous les maîtres du monde, hilares sans habilité, mais fiers et blancs de tout reproche. C’est dur d’avoir 20 ans dans votre monde.

Moi, je voudrais être ailleurs.

C’est dur d’avoir 20 ans sans nos sœurs, nos frères. On se sent bien seules. Trop seules. La nuit, je me perds dans une étoile au hasard qui se détache du ciel. Je brûle : cette douleur est mienne.

Je cours alors, je m’enfuis, et je hurle. Parce que la poésie c’est tout ce qui me retient. C’est dur.

L’inclusivité à outrance est discriminatoire.

Depuis quelques temps apparaît sur nos murs, sur Internet, un terme somme toute particulier, le mot « fxmmes », ou « femmes* ». Ce terme, qui se veut inclusif, est de plus en plus en vogue dans les milieux féministes, et en particulier dans les mouvements de collages contre les féminicides. Si la prise de position destinée à se démarquer des mouvements transphobes est nécessaire, l’usage de ce terme est révélateur d’un modèle de pensée qui, sous couvert d’inclusivité, crée une politique discriminatoire vis-à-vis des personnes qu’elle prétend défendre. Explications.

En effet, le terme « fxmmes » (dérivé du terme womxn, déjà popularisé dans certains pays anglophones), renverrait à une vision plus « inclusive » de la lutte féministe, où l’on aurait, en un seul terme, la possibilité de parler à la fois des femmes (cis ou trans) et des personnes non-binaires transféminines.
Revendiqué récemment par le collectif Collages Féministes Lyon, il serait aussi une manière de « visibiliser toutes les façons de vivre en tant que femme […] lgbti+, handi, non-blanches et de préciser cette diversité ». (source : Instagram)
Cette revendication a relancé le débat sur nos conceptions féministes et notre manière de faire groupe au sein de ces mêmes milieux.
L’on pourrait se demander, pourquoi tant d’agitation autour d’un terme qui ne semble au premier abord qu’un banal détournement ?
C’est parce qu’en réalité, et c’est ce que je vais essayer de développer ici, c’est révélateur des erreurs que nous avons entrepris, et que nous sommes encore en train d’entreprendre, au sein du mouvement féministe français, ainsi que des divisions et des contradictions profondes qui le caractérise.

Car la neutralisation du langage n’a pas pour conséquence la neutralisation des rapports sociaux de sexe, et encore moins la neutralisation de la vision qu’on peut avoir des catégories de genre. Cela n’a que pour seule conséquence d’invisibiliser l’existence même de ces catégories, et revient donc à alimenter ce que l’on prétend combattre.

Qu’est-ce qui est particulièrement gênant dans l’utilisation du terme fxmmes ? (ou femmes*)

C’est qu’en utilisant ce terme, on prétend que la catégorie « femme » n’est pas une catégorie de classe, ou à minima n’est pas une catégorie sociale qui justifie d’un vécu particulier, mais que cette catégorie ne serait qu’un condensé de ce qui sort du cadre masculin strict. Ce qui sont deux choses matériellement bien différentes.
Dans notre contexte actuel, manipuler le terme « femmes », c’est invisibiliser l’existence des femmes, et ainsi donner raison à l’ordre patriarcal qui ne veut faire des femmes que de simples subalternes.
Il ne s’agit en rien de nier la multiplicité des vécus, qu’ils soient cis, trans, que nous parlons de femmes ou de personnes transféminines. Il s’agit de remettre les situations dans leur contexte, et de bien savoir de quoi on parle.
Si le langage ne « performe » pas directement notre perception genrée du réel, il a une influence sur la manière qu’on a d’interagir avec lui.

En quoi cela révèle les contradictions du milieu féministe contemporain ?

C’est qu’en réalité, nous pouvons distinguer deux grandes écoles, qui se rejoignent partiellement et se combattent, en plus de connaître en leur sein des divisions internes. Deux écoles féministes conflictuelles en ce qu’elles n’ont pas la même perception du sujet qu’elles prétendent mettre sur le devant de la scène politique.
Nous pouvons distinguer grossièrement l’école plus « traditionaliste », attachée à un certain féminisme de première vague, revendiquant des catégories de sexe bien distinctes, définies et naturalisées, et une école plus « moderne » revendiquant la contingence des rapports sociaux de sexe, et par là même la non-naturalité de l’expérience de genre.
Ce qui les différencie, les caractérise, c’est la définition même de la catégorie « femmes ». A l’horizon de ces grandes écoles, nous retrouvons d’un côté un féminisme naturalisant, qui rattache le vécu de femme à l’expérience du corps, et de l’autre un féminisme rationalisant, qui rattache le vécu de femme à l’expérience sociale et l’assignation perpétuelle des corps vécus comme une image de l’autre. C’est une approche dans les grands traits mais qui me permet de simplifier la compréhension de ce que je veux dire.
Deux écoles qui s’affrontent aujourd’hui, à l’image des divisions TERFs/transféministes, dont l’exemple le plus récent sont les deux tribunes, l’une transphobe, parue dans l’Obs puis Marianne (1) et l’autre transféministe (2), parue dans Libération.

Et c’est parce que la première école à un droit de regard plus consensuel et plus diffusé sur la question féministe (du fait qu’elle se rattache à une majorité de mouvements féministes qui sont de ceux des plus médiatisés, à l’instar d’Osez le Féminisme, ou Nous Toutes) c’est par rapport à cela que la deuxième s’attache à revendiquer sa propre conception du vécu « femmes » et à lui donner une consistance propre.
Mais l’exemple de l’usage du terme « fxmmes » montre, qu’au sein de cette dernière école, il y a encore des contradictions qu’il faut pouvoir discuter et sur lesquelles intervenir, pour donner de la voix à notre discours féministe moins consensuel mais plus en phase avec les réalités féministes que nous vivons au quotidien en tant que femmes, ou personnes non-binaires transféminines.
C’est qu’à vouloir se distinguer du discours transphobe classique, nous nous éloignons de nos propres réalités au profit d’un faux consensus alternatif, où l’on se mélange les pinceaux plus qu’on avance dans la lutte.
Pourquoi vouloir détourner le terme femmes pour y inclure des sujets qui, factuellement, ne sont soit pas des femmes soit sont déjà inclus dans le terme « femmes » ? C’est révélateur d’une méconnaissance totale du sujet féministe.

« L’arme de la critique ne saurait remplacer la critique des armes », disait Marx. Cette citation devrait pouvoir inspirer les réflexions actuelles, nécessaires, à la reconstruction de notre lutte féministe.
Vouloir « inclure » à tout prix l’ensemble des catégories de genre, c’est nier les rapports de dominations qui oppriment les femmes. C’est croire que le genre est une donnée individuelle et qu’il suffit de trouver LE terme parfait, qui conditionnera toutes les individualités du genre dans un seul objet distinct de lutte, pour opposer une force commune face à « l’ennemi principal ».
Si l’on veut construire une lutte féministe qui se détache des présupposés classiques, transphobes, du mouvement féministe français, il faut alors arriver à construire un espace qui définit lui-même sa propre cohérence. Cela passe par une redéfinition du sujet « femmes », déjà bien entreprise par nombre de militantes trans, et par une redéfinition des cadres, des méthodes de luttes, qui viendront porter politiquement ce que nous avons réussi, ensemble, à redéfinir.
Et pour cela, il est impératif de sortir de nos individualismes, de nous séparer de nos présupposés transphobes, racistes, et de pouvoir définir des bases communes. Mais aussi, de cesser de donner du crédit au tout-inclusif qui, en noyant nos existences dans un commun artificiel, aseptise le réel et le rend dénué de sens.
Ce même réel que la société patriarcale tente d’étouffer au quotidien. Ne jouons pas le même jeu que nos ennemis.

(1) : https://www.marianne.net/debattons/tribunes/trans-suffit-il-de-s-autoproclamer-femme-pour-pouvoir-exiger-d-etre-considere
(2) : https://toutesdesfemmes.fr